La médecine existait avant Hippocrate, mais il eut la gloire de l'arracher du sanctuaire et de la produire au grand jour.

­Hippocrate arrache la médecine aux prêtres

 

Les Grecs étaient foncièrement superstitieux, à tel point que Plutarque, prêtre d'Apollon, dans sa petite ville de, Chéronée, en Béotie, après un parallèle très curieux entre la superstition et l'athéisme, se prononce nettement pour ce dernier, au grand scandale de l'évêque Amyot, son traducteur. Cette honteuse maladie de la race grecque était dans toute sa force quand parut Hippocrate. Ce réformateur de l'art salutaire n'est pas, comme le proclame une métaphore usée, le père de la médecine.

 

La médecine existait avant Hippocrate, mais confinée dans les temples, aux mains des prêtres qui en trafiquaient, l'enveloppant de fables et de mystères. Le monopole sacerdotal paralysait ses progrès. Hippocrate eut la gloire de l'arracher du sanctuaire et de la produire au grand jour. C'est lui qui l'émancipa, la sécularisa, la fit indépendante et autonome, la dégagea des bandelettes de la superstition, lui ôta son caractère divin et sacré, lui enleva les purifications, les enchantements et les miracles; et la ramena tout simplement à l'observation des lois naturelles. Une légende, dont l'origine n'est pas douteuse, le représente comme un voleur et un incendiaire qui mettait le feu aux archives des temples, après s'être approprié lés prescriptions et les recettes des prêtres-médecins.

 

Esprit de sa doctrine

 

Le symbole de foi de cet homme illustre n'était pas chargé de beaucoup d'articles, comme on peut le voir par le premier de ses aphorismes, qui est comme l'épigraphe de toute sa doctrine. « La vie est brève, l'art est long, l'occasion fugitive, l'expérience incertaine, le jugement difficile. » On voit là beaucoup de modestie, avec une pointe d'amertume et de scepticisme, qui sont l'accompagnement ordinaire du vrai savoir.

 

Voyages

 

Hippocrate ne se borna pas à recevoir des malades chez lui, ou à les visiter à domicile (ces visites constituaient la médecine clinique, dont il fut, dit-on, le fondateur) il quitta l'ile de Cos, sa patrie, pour faire des excursions dans les îles voisines, en Thrace, en Thessalie, en Asie Mineure. C'est' ainsi qu'il étendit le champ de ses observations, comparant les maladies, les saisons, les climats, les races, fondant sur des faits précis et sur des raisonnements solides la théorie des milieux, dans ce livre admirable des Airs, des Eaux et des Lieux, où se trouvent établis les principes d'une philosophie nouvelle de la nature et de l'homme. Cet ouvrage est fondamental.

 

Méthode d'observation

 

Dans les écrits dont se compose la collection, ou mieux, la bibliothèque médicale que la tradition attribue à Hippocrate, la Nature, invoquée à toutes les pages, est une formule générale qui représente la réalité des choses, tous les phénomènes de la vie humaine et du monde extérieur.

 

Il n'y a pas là d'abstraction creuse, mais une préoccupation visible de chercher le vrai dans le réel, de tirer des préceptes durables de l'observation réitérée. Nulle par l'homme n'y est, isolé, séparé des circonstances extérieures, suivant l'expression hippocratique. Le ,microcosme et le macrocosme, comme on disait en ce temps-là, sont indissolublement unis l'un est greffé sur l'autre, comme le fœtus dans le sein de sa mère. Voilà le principe inébranlable et l'idée fondamentale du législateur. Etranger aux pratiques superstitieuses on grossières des empiriques, qui faisaient de l'art de guérir un métier de jongleurs et de charlatans, il poussa le respect de sa profession jusqu'à une espèce de culte. C'est à son école que l'on doit encore ce qui a été dit de mieux sur les devoirs du médecin. C'est à elle aussi que revient l'honneur d'avoir déterminé les droits de l'art et ses attributions, en circonscrivant très nettement son domaine.

 

Influence des philosophes

 

Les philosophes naturalistes, dont les spéculations immodérées embrassaient tout l'univers, prétendaient englober la médecine dans leurs théories prématurées, donnant pour base à l'art naissant l'incertitude de leurs hypothèses.

 

Les médecins protestèrent avec énergie et non sans succès, et la victoire qu'ils remportèrent sur les sectes philosophiques ne fut pas moins éclatante que celle qui les affranchit des prêtres guérisseurs. C'est donc à bon droit que Celse a glorifié Hippocrate d'avoir le premier émancipé la médecine en la séparant de l'étude de la sagesse. A la légende qui fait de Démocrite le maitre d'Hippocrate, une autre légende, très significative, répond, non sans malice, que Démocrite ayant compromis sa raison par un travail opiniâtre, ses compatriotes les Abdéritains mandèrent Hippocrate de Cos pour le traiter. Bordeu remarque finement à ce propos que ce fut la médecine qui jugea sans appel la philosophie, et que les philosophes auraient tort de l'oublier.

 

Le mot est assez juste, mais les philosophes ne manquèrent aucune occasion de prendre leur revanche, et, à vrai dire, l'histoire des variations de la médecine, qui a fourni des armes aux sceptiques, n'est au fond que le mouvement des opinions qui ont passé de la philosophie dans la médecine. En réalité, c'est la partie doctrinale seulement qui a subi l'influence des sectes philosophiques mais sous ces variations de surface, il y a en permanence des principes et des méthodes ni l'hérésie, ni le schisme n'ont ébranlé le dogme fondamental. L'observation, l'expérience, l'analogie, l'expérimentation, la comparaison des semblables et des contraires, des ressemblances et des différences, l'allopathie et l'homéopathie, ont tour à tour prévalu mais, à toutes les époques, les médecins de toute nuance, empiriques, sceptiques, rationalistes, éclectiques, ont reconnu l'impossibilité de faire des tours de force et des miracles, et tous se sont conformés dans la pratique à cette vérité dont Voltaire a donné la meilleure formule On n'ajoute rien à la nature. »

 

C'est par là que s'explique l'apparente supériorité de la chirurgie sur la médecine interne, outre que ses effets sont plus évidents. La pratique chirurgicale d'Hippocrate vaut incontestablement mieux que sa pratique médicale, à ne considérer que les moyens et les résultats. Ce n'est pas une raison pour admettre sans réserve le mot dur d'Asclépiade, que la médecine hippocratique n'était qu'une méditation sur la mort. Les grands observateurs qui connaissaient au juste les ressources de la nature et de l'art ne s'y sont pas laissé prendre, et le premier des praticiens modernes, Thomas Sydenham, a constamment appliqué la méthode expectante, préconisée par Stahl, le précurseur des homéopathes. Cette méthode, très favorable à l'observation, hostile à l'expérimentation, consiste à laisser faire la nature, à surveiller ses opérations, et à n'intervenir directement qu'en.cas d'absolue nécessité. De là cette thérapeutique simple et prudente, empruntée principalement au genre végétal, au régime, qui règle l'usage des aliments, des boissons, des exercices, du travail, du sommeil et de la veille, à la diététique en un mot de là aussi la prépondérance accordée aux moyens de l'hygiène.

 

Pour cette école fameuse, dont Hippocrate est le chef, c'est la santé qui sert de point de départ et de but à la médecine. Telle est au fond la doctrine naturiste.

 

La sagesse du principe et l'excellenee de la méthode auraient conjuré les entreprises imprudentes de l'empirisme brut et de l'expérimentation aventureuse, si la simplicité de la doctrine et de la pratique d'Hippocrate avaient su plaire à ses successeurs. Il faut le dire, malgré le préjugé qui prévaut encore, soutenu par une fausse théorie du progrès la médecine grecque se gâta au contact de l'Orient, de même que l'art et les lettres.

 

Puissance du régime

 

Sans doute la ville d'Alexandrie, par sa situation admirable entre l'Asie et l'Afrique, le golfe Arabique et la Méditerranée, était plus propre qu'aucune autre à devenir là capitale du monde conquis par Alexandre. On ne saurait nier toutefois que, dans ce centre où affluaient tous les peuples, la civilisation grecque n'ait beaucoup perdu de sa force et de son originalité. Sur le sol de l'Egypte, l'arbre transplanté prit fortement racine et poussa de vigoureux rameaux, mais les fruits abondants qu'il porta furent moins savoureux. Le goût du terroir se perdit. Dans ce grand caravansérail ouvert à tout venant, la banalité, l'esprit mercantile, amour du lucre, le charlatanisme envahirent tout doucement la colonie grecque. Ni le Musée, ni la Bibliothèque, ni les collections somptueuses, ni les sociétés savantes, ni la protection des rois ne purent raviver l'éclat de l'esprit grec. A Pergame, pas plus qu'à Alexandrie, l'attirail scientifique le plus complet ne put suffire à ranimer la science.

 

Rien ne manquait au matériel mais l'esprit qui vivifie n'était plus là. Tant il est vrai que le plus riche appareil technique ne sert le plus souvent qu'à mettre en relief l'insuffisance des savants. Les ouvrages faits de main d'ouvrier n'ont pas besoin d'un outillage complique.

 

Certes, la période alexandrine est riche en découvertes de tout genre mais, dans l'ordre des sciences organiques, on peut dire que les Alexandrins n'ont eu qu'à faire éclore les germes qu'Hippocrate et Aristote avaient déposés dans leurs écrits.

D’après histoire de la médecine de J. –M. Guardia

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