C'est au milieu de ce monde de dupes et d'imposteurs qu'apparut tout à coup le plus illustre de tous les réformateurs de la médecine, Asclépiade de Pruse, en Bithynie. Quoique tous ses écrits aient péri, ses détracteurs et ses admirateurs l'ont fait connaitre assez pour qu'on puisse l'apprécier. Aux dons de la nature, cet homme rare ajouta une culture supérieure, une éloquence entrainante, un amour extraordinaire pour la vérité, un désintéressement peu commun, qui lui fit préférer les pauvres de Rome aux présents que lui offrit Mithridate pour l'attirer à sa cour, et cette philanthropie dont il s'inspira en recommandant au médecin comme un devoir de traiter les malades en conscience, par les moyens les plus expéditifs et les plus doux. Il n'entendait pas, et avec raison, que l'art de guérir fût un abrégé de tous les supplices, ni que le médecin fût un tortionnaire ou un bourreau. Il se préoccupa du sort des malades avec la sollicitude de l'instituteur qui cherche les meilleures méthodes pédagogiques pour épargner aux enfants les ennuis et les larmes.

 

Il commença par bannir les drogues nuisibles et inutiles, les pratiques suspectes et charlatanesques, l'empirisme vulgaire et routinier. A la diète rigoureuse, au supplice de la soif, à l'immobilité dans les ténèbres, il substitua les boissons, les aliments, l'air et la lumière, les bains, les frictions, l'usage modéré du vin, la promenade en litière, en chaise ou en bateau, nommée gestation, bref, toutes les ressources de l'hygiène et du régime, persuadé que lorsque la vie est compromise, c'est aux excitants de la vie qu'il faut recourir pour ramener à l'état normal les organes et les fonctions vitales. Son plus grand souci était de soutenir, de ranimer les forces de l'économie qui sont indispensables au malade pour surmonter le mal et pour se remettre pendant la convalescence. Il ne les épuisait pas en prodiguant les purgatifs, les vomitifs, les saignées il ne les condamnait pas à l'inanition; qui est une cause fréquente de mort ou de débilité incurable dans les longues maladies. Il veillait avec un soin particulier à maintenir la peau propre et souple, de manière à favoriser les sueurs, la transpiration et cette perspiration dite insensible, dont la régularité est la principale condition de la santé et du bien-être corporel. Ce n'est pas dans les humeurs qu'il plaçait la cause essentielle et prochaine des désordres organiques; mais dans les parties solides; dans la tramé et le tissu des organes, qu'il considérait comme poreux, et dont les pores toujours ouverts devaient laisser libre passage aux molécules qui les traversent sans cesse pour accomplir le travail de composition et de décomposition qui ne peut être entravé ou suspendu sans dommage. Il fut le premier des médecins qui s'inquiéta des infiniment petits, des molécules et des atomes; .du mouvement' incessant des matières organiques et l'on s'étonna que Lucrèce, dont le poème de la Naître résume la philosophie épicurienne, n'ait rien dit du grand réformateur qui appliqua si heureusement à la médecine cette doctrine philosophique.

Comme il avait simplifié la pratique; en employant de préférence les moyens de l'hygiène, Asclépiade épura la théorie médicale. Aux subtilités des Alexandrins, aux abstractions nuageuses des philosophes, à la métaphysique pythagoricienne des nombres qui avaient abusé le grand Hippocrate, il substitua des préceptes clairs, sensés, une théorie simple; une pratique fondée, sur la physiologie, et le mépris absolu de ces entités d'école qui sont des fétiches pour les dévots dogmatiques. Il osa dire le premier, contre la tradition généralement reçue, que la nature, proclamée bienfaisante et infaillible, est aussi malfaisante et sujette à faillir. En autres termes, ce révolutionnaire chassait hors du domaine médical cette providence organique qui était en honneur depuis Hippocrate et Aristote.

Jamais homme ne fut moins dupe des mots creux et des formules savantes. Il eut au suprême degré le sentiment de la vie organique, ce sens vital qui fait essentiellement le médecin; il saisit avec un tact très fin les caractères permanents qui rapprochent les maladies les plus différentes en apparence et par l'analogie résultant de la comparaison, il établit ce traitement méthodique, qui s'adressait moins au mal local qu'à 'l'état général de l'économie souffrante. Aussi combattait-il avec les armes le plus sûres et les moins dangereuses, savoir les ressources de l'hygiène; et dans les affections chroniques, il cherchait avant tout à reconstituer, à refaire, à renouveler l'organisme du malade par le régime, c'est-à-dire par l'usage bien réglé des aliments, des boissons, des exercices, du sommeil, et par une thérapeutique empruntée en majeure partie l'art de conserver la santé.

 

D’après histoire de la médecine de J. –M. Guardia

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